Fari Foni Waati 10 : Black, ou l’art de dire aux « dieux » d’aller au diable !

Le spectacle Black, de l’artiste Oulouy, présenté ce 23 janvier 2026 à la 10eme édition du Fari Foni Waati, s’ouvre sur un rythme hip-hop sec, presque brutal. Seul en scène, la lumière braquée sur son visage, les yeux grands ouverts, il s’arrête, puis repart. Il ne danse pas sur la musique : il danse le spectacle lui-même. Le corps devient narration, tension, récit.

La bande-son glisse ensuite vers un jazz lent à la Nina Simone. Probablement du Nina Simone. Une voix, un piano. Le danseur se laisse habiter par cette lenteur, épouse le tempo, s’allonge au sol, immobile durant de longues secondes, comme un corps épuisé par l’Histoire. Puis il reprend possession de lui-même. Il tremble, se tord, danse couché. Le sol devient partenaire. Le podium résonne sous les frappes d’une danse presque possédée.

Lorsque la musique change, plus entraînante, plus frontale du Kendrick Lamar, l’artiste apparaît dans un costume orange évoquant sans détour l’uniforme du prisonnier. Impossible de ne pas penser aux corps noirs enfermés, surveillés, contrôlés des plantations esclavagistes aux prisons contemporaines. Le mouvement s’intensifie. La danse est belle, puissante, maîtrisée. La musique la sublime. Corps et son ne font plus qu’un. Le Fari Foni « la danse du corps » en bamanankan prend ici tout son sens. Moderne, traditionnelle, instinctive, elle traverse les styles comme l’histoire traverse les corps.

Puis, rupture. Sous des applaudissements nourris, la danse cède la place à un film projeté. Les images sont d’une violence insoutenable : bavures policières, manifestations réprimées, esclavage, chaînes au cou, archives glaçantes. Le passé colonial, la traite négrière, la ségrégation, jusqu’aux violences policières contemporaines : tout est convoqué sans filtre. Ces images mises bout à bout rappellent que le corps noir a toujours été un territoire de domination, de contrôle et de négation de l’époque des Codes noirs aux genoux posés sur des cous qui supplient encore de respirer.

La danse reprend alors ses droits. Le danseur revient avec une chaise, s’assoit au centre de la scène. Le haut retiré, il danse assis, torse nu, sur un hip-hop agressif, presque rageur, puis se lève brusquement. Le Hip-hop est très présent. Il avance jusqu’au bord de la scène, à quelques pas des spectateurs. La lumière à nouveau dans les yeux, il se tord, se malmène, comme habité par tous les diables de la planète. Ou peut-être par tous les fantômes de l’Histoire.

Les émotions se bousculent : colère, tristesse, envie de pleurer, de crier, de respirer enfin. Envie de maudire les dieux, ceux qui se prennent pour tels. Black est précisément cela : un art de dire à ceux qui dominent, oppriment et écrasent qu’ils peuvent aller au diable. Un refus de la soumission. Un cri chorégraphique.

Oulouy est un artiste ivoirien vivant à Barcelone. Black, présentée pour la première fois au Mali lors de cette 10ᵉ édition du Fari Foni Waati, est une œuvre audacieuse, bien que créée rapidement. Elle circule pourtant depuis cinq ans. « J’ai créé la pièce à la suite d’un concours chorégraphique lancé après la mort de George Floyd », explique l’artiste.

Difficile en effet d’oublier cet épisode tragique : George Floyd, homme noir américain, mort étouffé en 2020 sous le genou d’un policier, répétant inlassablement qu’il ne pouvait plus respirer. Une scène devenue symbole mondial de la persistance du racisme systémique.

Pour l’artiste, le combat est loin d’être terminé. Le racisme continue de faire des ravages, et chaque représentation est pour lui une occasion de rappeler l’urgence du respect non seulement des Noirs, mais de l’humanité tout entière. Black n’est pas un spectacle confortable. Il dérange, interpelle, parfois même écrase le spectateur sous le poids de son message. Mais c’est précisément là sa force.

Joué pour la première fois au Mali, Black a trouvé au Fari Foni Waati un espace de résonance particulier. Un lieu où la danse ne divertit pas seulement, mais accuse, questionne et remet les « dieux » à leur place.

Un spectacle puissant qui a mérité un standing ovation et dont on déplore la brièveté.

Issouf Koné

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