L’annonce a fait du bruit. Trop même, peut-être. « BlonBa revient ! » proclame la une du magazine récemment publié par le complexe culturel, illustrée par la photographie de Michel Sangaré, immense comédien disparu, figure tutélaire des arts de la scène au Mali. Le choix de l’image est fort, chargé d’émotion et de mémoire. Le message, lui, interroge. Car parler de retour, lorsqu’on évoque le BlonBa, relève moins de la célébration que d’un raccourci discutable, voire d’une erreur de perspective.
Le BlonBa n’est pas une structure qui surgit après une longue absence. Il est une maison qui, malgré les vents contraires, n’a jamais fermé ses portes. Une institution qui a résisté là où d’autres se sont effondrées. Une scène qui a continué d’accueillir, d’héberger, de soutenir, souvent dans la discrétion, parfois dans la fatigue, mais toujours dans la fidélité à sa mission première : servir les arts et les artistes maliens.
Il faut rappeler ce que représente le BlonBa dans l’histoire culturelle contemporaine du Mali. Depuis ses débuts, le complexe s’est imposé comme un espace de liberté artistique, de formation, de réflexion et de confrontation des imaginaires. Théâtre, danse, musique, humour, cinéma, arts numériques, débats citoyens : peu de lieux à Bamako peuvent se prévaloir d’une telle transversalité. Le BlonBa n’est pas seulement un lieu de diffusion, c’est un incubateur. Un laboratoire où se fabriquent des esthétiques, des écritures, des générations.
Certes, le complexe n’a pas toujours enchaîné des programmations régulières sous son propre label. Les réalités économiques, politiques et sécuritaires du pays ont profondément affecté les structures culturelles. Mais l’activité ne se résume pas à une grille de spectacles estampillée d’un logo. Le BlonBa a continué d’exister par l’accueil. Par l’hospitalité culturelle. Par la mise à disposition de ses espaces pour des festivals, des concerts, des résidences, des formations, des projets citoyens.
Il suffit de citer quelques évidences : le Fari Foni Waati, festival emblématique dédié à la danse est né dans cet espace et y a célébré cette année sa dixième édition. Le Jazzy Koum Ben Festival, rendez-vous musical majeur, y a trouvé refuge l’année dernière. Des initiatives indépendantes, des collectifs émergents, des projets associatifs comme le projet KÛMAN de l’association Jeunesse Art, ont pu s’y déployer quand les lieux se faisaient rares. Dans un contexte où beaucoup ont baissé les bras, le BlonBa est resté debout.
C’est pourquoi l’usage du mot « revient » pose problème. Non par orgueil sémantique, mais par souci de vérité culturelle. Dire que le BlonBa revient, c’est négliger beaucoup d’années de travail souterrain, d’efforts continus, de résistance quotidienne. C’est donner l’impression d’un silence là où il y a eu persistance. D’un vide là où il y avait une présence, parfois discrète, mais réelle.

La communication portée par Alioune Ifra Ndiaye par ailleurs figure centrale et incontestable du paysage culturel malien, élevé au rang de Chevalier du Mérite des Arts et de la Culture pèche ici. Par modestie ? Des phrases comme : « Enfin la réouverture de BlonBa » ou « après plus de dix ans sans programmation régulière » peuvent heurter ceux qui savent ce que le lieu a continué d’abriter. Elles réduisent la portée d’un travail collectif mené dans la durée, souvent sans projecteurs.
Pourtant, le contenu même du magazine et de la charte publiée dit autre chose. Il parle de continuité, de vision, d’engagement. Il affirme que le BlonBa est « un espace de création, de rencontres et de réflexion », un lieu où la culture aide à « mieux vivre ensemble ». Il revendique une inscription pleine dans les enjeux contemporains, la jeunesse, la citoyenneté, la résilience. Tout cela est juste. Tout cela est cohérent. Tout cela est déjà à l’œuvre depuis des années.
Le Mali traverse une période de fractures profondes. Dans ce contexte, le rôle d’un lieu comme le BlonBa est essentiel. Non pas comme un symbole de renaissance spectaculaire, mais comme un repère stable. Un point d’ancrage. Un espace où l’on continue de raconter aujourd’hui et demain, précisément parce qu’on n’a jamais cessé de le faire.
Le 23 janvier dernier, dans une ambiance festive mêlée au lancement du Fari Foni Waati, le BlonBa n’a pas ouvert un nouveau chapitre à partir d’une page blanche. Il a tourné une page déjà bien remplie pour en écrire une autre, dans le même livre. Parler de retour, c’est oublier que le BlonBa est un fleuve : parfois calme, parfois tumultueux, mais jamais à sec.
Le BlonBa vaut plus qu’un effet d’annonce. Il mérite un récit à la hauteur de sa trajectoire : celle d’un lieu qui n’a jamais cessé de servir les arts, même quand les conditions ne s’y prêtaient plus. Un lieu qui n’a pas besoin de revenir, parce qu’il est toujours là.
Issouf Koné



