Dans le cadre de la 6ᵉ édition du Festival Les Praticables, l’Institut français du Mali a accueilli un objet artistique assez particulier : Sini Cinéma, également appelé « Live 2076 ». Ni un film, ni une simple performance, cette création est un voyage dans le futur, diffusé en direct, à travers les rues de Bamako. Le public, installé dans la salle de projection, assistait simultanément au déplacement réel des acteurs dans la ville, entraîné dans une traversée sensible et audacieuse d’un Bamako projeté cinquante ans plus loin.
Conçu comme un film qui « n’existe pas encore » parce qu’il se situe dans un avenir lointain, Sini Cinéma se regarde au moment même où il se joue. Cette particularité fait du « live 2076 » une expérience rare, où le cinéma rencontre le théâtre, le documentaire urbain et la fiction spéculative. À l’écran, les spectateurs suivaient les acteurs dans leur errance futuriste, tandis que la caméra capturait en temps réel leurs déplacements à travers Bamako.
Initié par le duo Stefan Kaegi / Caroline Barneaud en collaboration avec Les Praticables dirigé par Lamine Diarra, est le fruit de plusieurs mois d’expérimentation artistique. L’équipe a rassemblé de jeunes talents : Diarrah Dembélé, Kassim Dagnoko, Al-Fousseni Konaté, Souleymane Konaté, ainsi que le musicien Chérif Soumano, dont les vibrations à la kora ponctuaient le récit d’une profondeur poétique.
Rêver le futur à partir du présent
Le cœur de Sini Cinéma repose sur une idée forte : utiliser le direct pour projeter les rêves du futur. Les deux protagonistes mènent une véritable enquête imaginaire, cherchant à savoir à quoi ressemblera la vie de leurs descendants en 2076. Kassim, notamment, raconte sa propre vie en direct, en entremêlant souvenirs, visions et interrogations.
Au début de leur périple, ils rencontrent un devin manipulant des cauris qui prédit qu’un jour, des machines créées par l’humanité permettront de franchir instantanément des distances impossibles. Cette scène symbolise la tension permanente entre les limites de l’homme et les promesses de la technologie.
La caméra poursuit sa route à travers Bamako, captant le réel pour mieux nourrir un imaginaire futuriste. Car pour parler de demain, expliquent les artistes, il faut d’abord fouiller dans le passé : retrouver les traces, interroger les racines, comprendre ce qui nous a conduits où nous sommes.
Un futur entre mémoire et technologies
Le film projette un futur où les derniers griots auraient été remplacés par l’intelligence artificielle, interrogeant la disparition ou la transformation des traditions orales. Cette vision, à la fois inquiétante et fascinante, ouvre un débat profond sur la sauvegarde de la mémoire collective, notamment avec un clin d’œil à l’ancien siège de l’Adema où le duo passe.
Les spectateurs découvrent également des discours, des archives, et des images de la pyramide du Souvenir, symbole majeur de la mémoire nationale. Une séquence immersive entraîne même le public à l’intérieur de ce monument, comme une plongée dans les histoires enfouies qui alimentent la construction du futur.
Entre optimisme, incertitude et questionnements, Sini Cinéma propose une réflexion vivante sur ce que pourrait être le Mali de demain. Le « live 2076 » n’est pas seulement un film futuriste : c’est une invitation à rêver collectivement, à interroger notre rapport au temps et à imaginer ce que nous voulons transmettre.
Issouf Koné



