Au Musée du District de Bamako, le vernissage de l’initiative de body mapping portée par le Comité international pour le Développement des Peuples (CISP) a révélé bien plus qu’une exposition artistique. Sur de grandes silhouettes colorées, des femmes déplacées internes ont inscrit leurs douleurs, leurs fractures, mais aussi leurs forces et leurs rêves. Entre catharsis individuelle et ambition politique, cette démarche interroge : que peut réellement l’art face aux violences basées sur le genre et aux traumatismes du déplacement forcé ?
Dès l’entrée de la salle, le visiteur est saisi par la frontalité des œuvres. Des corps tracés à taille réelle, des cœurs rouges battant au milieu de phrases écrites à la main, des cicatrices symbolisées par des lignes brisées. Ici, le silence parle. Chaque silhouette est une autobiographie visuelle. Chaque couleur, une mémoire.
Le projet s’inscrit dans l’approche « Art for the Change » développée par le CISP. Dans un contexte malien marqué par l’insécurité et les violences faites aux femmes, l’équipe psycho-sociale a choisi d’ouvrir un espace où l’expression ne passe pas d’abord par les mots, mais par le dessin, la couleur, le corps. Une méthode qui, loin d’être anodine, pose la question du soin comme fondement d’un changement social durable.
Le corps comme cartographie émotionnelle
Au cœur du dispositif, un principe simple : créer un espace sécurisé. « Dans un contexte marqué par les violences basées sur le genre, beaucoup de personnes portent des blessures invisibles, des douleurs profondes, silencieuses. Elles ne trouvent pas toujours les mots pour s’exprimer », explique Maimouna Kanté, membre de l’équipe psycho-sociale du CISP.
Le processus commence par un geste symbolique : écrire son nom. Au Mali, le nom est porteur d’identité, d’histoire, d’appartenance. On le dessine, on le colore, on l’habille de souvenirs. « Le body mapping révèle l’identité », continue Maimouna Kanté. Ce qui pouvait sembler abstrait « dessiner sa vie », devient progressivement concret.
La silhouette est ensuite tracée grandeur nature. Les participantes y inscrivent des phrases, des dates, des blessures, mais aussi des ressources. Le cœur, la tête, les mains deviennent des espaces narratifs. Les souvenirs remontent, douloureux ou lumineux. Mettre ces souvenirs sur papier permet de les extérioriser. Le fait de dessiner devient un acte de libération.
Cette cartographie émotionnelle a une puissance évidente : elle matérialise l’invisible. Le traumatisme, souvent enfoui, trouve une forme. Mais cette mise à nu comporte aussi une fragilité. Tout dépend du cadre, de l’accompagnement, de la capacité des formatrices à contenir ce qui surgit. Sans un suivi rigoureux, le risque de raviver des blessures sans offrir de réelle continuité thérapeutique existe. C’est là que réside l’un des enjeux critiques du body mapping : transformer l’émotion en processus durable, et non en simple moment d’exposition.
De l’intime au politique : l’art comme levier de transformation
Pour Aïchata Maïga, également membre de l’équipe psycho-sociale, la portée du projet dépasse largement le cadre thérapeutique. « Quand on parle de justice sociale, on pense plus au politique alors que la justice sociale commence par le corps », affirme-t-elle. Une phrase forte, presque manifeste.
Les ateliers se déroulent en résidentiel, un choix stratégique. Se couper du stress quotidien, quitter l’environnement précaire des sites de déplacement, permet aux participantes de se sentir en confiance. « Les participants ont été invités à nommer leur expérience, exprimer leurs émotions afin de renforcer leur confiance en soi », précise Aïchata Maïga. Dans cette bulle temporaire, la parole circule autrement.
Mais le projet ne s’arrête pas à l’expression individuelle. L’ambition est claire : transformer les récits personnels en outils de plaidoyer collectif. « Le soin est le point de départ du changement social », insiste-t-elle. Ce qui était vécu comme intime devient un enjeu de droit. Les émotions deviennent des messages. Les corps racontent des histoires, et ces histoires nourrissent une cause : celle des victimes.
Cette dimension politique est sans doute la plus audacieuse. L’art n’est plus seulement un moyen d’expression ; il devient un levier concret de transformation sociale. En exposant ces silhouettes au Musée du District, le CISP opère un déplacement symbolique puissant : les corps marginalisés entrent dans l’espace public, culturel, institutionnel. Ils réclament d’être vus, entendus, reconnus.
Toutefois, une question demeure : jusqu’où cette visibilité peut-elle influencer les politiques publiques ? L’émotion suscitée par une exposition peut être intense, mais éphémère. Le défi est de traduire cette charge symbolique en actions structurelles, en dispositifs de protection, en financements durables pour l’accompagnement psycho-social.
Le body mapping, tel qu’expérimenté ici, pose néanmoins les bases d’un changement durable. En redonnant aux femmes déplacées la maîtrise de leur récit, il restaure une part de pouvoir. Il affirme que guérir, c’est aussi reconnaître qui nous sommes, nos blessures comme nos forces.
Au-delà des œuvres accrochées aux murs, ce vernissage aura surtout montré que le soin n’est pas une affaire privée. Il est politique. Il est collectif. Et lorsque les corps prennent la parole, ils dessinent les contours d’une société qui ne détourne plus le regard.
Issouf Koné



