À Tombouctou, lors de la Biennale artistique et culturelle, la troupe de théâtre de Bougouni a présenté une pièce assez particulière. Parmi les sujets au cœur de cette création scénique : la figure du fou, incarnation paradoxale de la marginalité et de la vérité. Dans un monde où la parole est souvent confisquée par les puissants et les bien-portants, la pièce rappelle une évidence ancienne : la sagesse surgit parfois là où on ne l’attend pas.
Le personnage de la folle, kôlôkélé, est interprété par Mariam Mariko, enseignante de formation, âgée de 25 ans. Rien, au départ, ne la destinait à ce rôle. Elle a rejoint la troupe presque par hasard, en remplaçant une autre comédienne souffrant d’asthme. Ce remplacement imprévu donne déjà un premier sens à la pièce : nul n’est superflu, nul n’est inutile. Comme un écho troublant à la trajectoire de son personnage, Mariam Mariko n’était « pas prévue », mais elle est devenue essentielle.
Sur scène, son corps raconte avant même que sa bouche ne parle. Son costume, fait de sacs de riz déchirés, de plastiques noirs et de bidons accrochés, signale immédiatement la folie aux yeux de la société. Le public reconnaît les codes : l’habillement désigne l’exclusion. Pourtant, très vite, les mots de kôlôkélé fissurent cette certitude. Selon son apparence, on sait qu’elle est folle ; selon ses paroles, on comprend qu’elle est lucide.
La pièce met en scène un personnage qui la traite ouvertement de folle, la ridiculise, la disqualifie. Mais le renversement est magistral : à la fin, c’est ce personnage soi-disant raisonnable qui devient grotesque, vidé de toute crédibilité. Kôlôkélé, malgré sa maladie mentale, devient porteuse d’un message fondamental : elle remet la parole, la mémoire, la conscience au cœur de la société. Elle rappelle ce que les villages semblent avoir oublié : la tradition, la parole ancestrale, le lien communautaire.
Cette figure du fou n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’art et de la philosophie. Déjà, Érasme écrivait : « La folie est souvent plus sage que la sagesse ». Et Michel Foucault rappelait que « la folie est le miroir dans lequel une société regarde ce qu’elle refuse d’être ». La troupe de Bougouni s’inscrit pleinement dans cette tradition : la folie n’est pas ici un déficit, mais une position critique.
Dans la pièce, le fou n’est pas un personnage décoratif. Il est un agent de structuration sociale. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce sont ses paroles qui permettent à la société de se regarder, de se juger et, peut-être, de se corriger. Le fou dit ce que les autres taisent, parce qu’il n’a rien à perdre. Il est libre précisément parce qu’il est exclu.
Birama Mariko, directeur de la troupe et auteur de la pièce, professeur de français au lycée public de Bougouni, assume pleinement cette lecture. Il rappelle que Bougouni est souvent pointée du doigt comme « une ville de fous », un imaginaire popularisé jusque dans la musique, notamment par la célèbre artiste Nahawa Doumbia, qui a chanté ce thème. Mais loin de s’en offusquer, la troupe revendique cette singularité. « Cette folie fait partie de la culture de Bougouni. Ce sont des fous pas comme les autres », affirme Birama Mariko.
Et c’est là que la pièce devient profondément philosophique. Elle interroge la norme : qui est vraiment fou ? Celui qui crie dans la rue ou celui qui abandonne ses traditions, sa mémoire, son humanité ? Le thème central de l’œuvre est clair : aujourd’hui, dans les villages comme ailleurs, les gens s’éloignent de la tradition, de la parole transmise, du sens collectif. La folie devient alors un dernier refuge de vérité.
À Tombouctou, ville de savoirs anciens qui accueille l’édition 2025 de la biennale artistique et culturelle, cette pièce a trouvé un écho particulier. Elle a rappelé que l’art, lorsqu’il ose la marginalité, devient un acte politique et spirituel. Grâce à Mariam Mariko, kôlôkélé n’est plus seulement une folle : elle est conscience, mémoire, miroir. La troupe de Bougouni a livré bien plus qu’un spectacle. Elle a offert une méditation sur la place des exclus, sur la violence des normes, et sur cette vérité dérangeante : parfois, il faut écouter les fous pour que la société retrouve la raison.
Issouf Koné



