Les Praticables 2025 : Zora Snake ensorcelle Bamako Coura avec Opéra du villageois

Bamako Coura n’a pas seulement assisté à un spectacle, le quartier a vécu une traversée. Avec Opéra du villageois, l’artiste performeur camerounais Zora Snake a transformé les ruelles, les regards et les corps en matière vivante d’une œuvre puissante, engagée, profondément ancrée dans la question brûlante de la restitution des biens culturels africains. Une performance en mouvement, à ciel ouvert, qui s’inscrit pleinement dans l’esprit du festival Les Praticables.

Tout commence dans une petite ruelle, non loin du terrain de basket situé près de l’Institut français de Bamako. Porté par quelques gaillards, le corps de Snake apparaît, entièrement couvert d’or. Figure sacrée, icône fragile, il est transporté comme une relique ou un roi déchu. Dès qu’il touche le sol, la danse s’impose : gestes lents, précis, parfois saccadés, évoquant des rituels anciens. Le corps parle avant les mots. Autour, on entend déjà des voix : des habitants, des enfants, des jeunes qui le suivent, l’encouragent, scandent son nom. « Snake ! Snake ! » Le spectacle commence aussi dans cette ferveur populaire, dans cette adhésion spontanée du quartier.

Après une vingtaine de minute environ près du terrain de Basket, Snake s’aventure ensuite dans la rue. Il marche, s’arrête, observe, rencontre les gens. Son corps entre en transe : il s’abaisse, se couche sur l’asphalte, se relève, recommence. La performance progresse comme une procession chaotique, jusqu’au siège de l’ADEMA, lieu final où l’attend une installation qui ressemble à un sanctuaire. Là, le rituel se densifie. Des sacs sont disposés, une matière blanche, semblable à du sel, est d’abord versée sur son corps, puis sur un tapis rouge. Sur ce tapis : une bougie, deux briquets, du vin, des cloches. Une statuette repose sur un tissu rouge, un grand talisman bleu est posé sur un autre tissu bleu. Tout est symbole, tout est signe.

Sur sa coiffe, on peut lire Stolen Mask. Le message est clair, frontal. La question de la spoliation, du vol, du déplacement forcé des objets sacrés traverse toute la performance. À plusieurs moments, une voix surgit : celle d’Emmanuel Macron. Un fragment de son discours de Ouagadougou résonne dans l’espace, évoquant la promesse de faire en sorte que, dans cinq ans, les conditions soient réunies pour que le patrimoine africain retourne, de manière temporaire ou définitive. Cette voix, venue d’ailleurs, tranche avec les cris, les incantations, les sons organiques du quartier. Elle rappelle la dimension politique du geste de Snake, sans jamais l’apaiser.

Calebasses, huile rouge, cloches, une lame entre les dents : la performance convoque des images fortes, parfois dérangeantes. Snake se libère de ses vêtements, jusqu’à ne garder que son sous-vêtement. On peut y lire, simplement : Bamako je t’aime.

Un Snake qu’on enterre après. Du sable noir recouvre le corps. Une fleur apparaît, tenue jusqu’au bout, seule chose qui échappe à l’ensevelissement. Snake est enterré avec le drapeau français. Geste radical, image saisissante, qui provoque silence et murmures. Autour, des jeunes comédiens bamakois l’accompagnent, criant, scandant, lançant des sons proches de l’incantation. Le quartier participe pleinement, devient chœur, devient scène.

Avec Opéra du villageois, Zora Snake ne propose pas un spectacle à regarder passivement. Il impose une expérience à traverser, collectivement. Une œuvre où le corps devient archive, où la rue devient scène, où la mémoire coloniale est interrogée sans détour. À Bamako Coura, le village a répondu présent. Et l’opéra, cette nuit-là, appartenait à tous.

Issouf Koné

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