Bamako, 9 juin 2026, à l’occasion de la Journée internationale des archives, célébrée au Centre international de conférences de Bamako (CICB), la Direction nationale des Archives du Mali (DNAM) a lancé un appel fort en faveur de la sauvegarde du patrimoine documentaire national. Sous le thème « Garantir et renforcer la sauvegarde et l’accès aux archives par la numérisation », l’archiviste Souleymane Koné, a dressé un état des lieux sans complaisance des archives maliennes tout en plaidant pour une transition vers le numérique.
Le constat est impressionnant par son ampleur. Les Archives nationales conservent aujourd’hui près de 69 500 articles représentant plus de 7,4 kilomètres linéaires de documents. Cet ensemble documentaire couvre aussi bien la période coloniale que l’histoire du Mali indépendant. Le fonds colonial, qui s’étend de 1855 à 1960, comprend à lui seul plus de 23 000 articles, plusieurs milliers d’ouvrages et de périodiques. Selon la DNAM, il constitue l’un des ensembles archivistiques les plus riches de l’ancienne Afrique occidentale française après celui de Dakar.
Au-delà de leur valeur administrative, ces archives représentent une ressource historique majeure. Elles témoignent de l’évolution politique, économique et sociale de vastes territoires dont certains dépassent les frontières actuelles du Mali. Les archives contemporaines, quant à elles, regroupent notamment les documents issus des recensements généraux de la population, de la Présidence de la République, de la Primature, du Trésor public ou encore des marchés publics. La présence de fonds privés prestigieux, comme celui de l’historienne Bintou Sanankoua contenant des manuscrits inédits du célèbre érudit Amadou Hampâté Bâ, souligne également la richesse du patrimoine conservé.
Mais derrière cette abondance documentaire se cache une réalité plus préoccupante. Une partie importante des archives, notamment les plus anciennes, est aujourd’hui dans un état avancé de dégradation. Les documents datant de la période 1855-1920 figurent parmi les plus fragilisés alors même qu’ils sont les plus consultés par les chercheurs, étudiants et usagers de l’administration. Le temps, l’usure du papier, les manipulations répétées et les conditions de conservation parfois difficiles menacent directement leur survie.
C’est dans ce contexte que la numérisation apparaît comme la principale réponse envisagée par la DNAM. Définie comme la conversion d’un document physique en version numérique destinée à la consultation et à la préservation, elle est présentée comme un moyen de protéger les originaux tout en facilitant l’accès du public. La vision portée par les Archives nationales repose sur trois ambitions : préserver durablement le patrimoine documentaire, élargir l’accès aux archives grâce aux plateformes numériques et moderniser les méthodes de gestion archivistique.
L’objectif est louable et s’inscrit dans une tendance mondiale. Partout, les services d’archives cherchent à adapter leurs pratiques à l’ère numérique. Comme l’a souligné monsieur Souleymane Koné dans son intervention, l’archiviste du XXIe siècle n’est plus seulement un gardien de documents papier ; il devient un gestionnaire d’informations numériques dont la conservation et la diffusion exigent de nouvelles compétences.
Cependant, des obstacles considérables freinent cette ambition. Le premier défi est matériel. Le manque d’équipements informatiques performants, l’insuffisance des capacités de stockage, le coût élevé de la connexion internet et l’instabilité de l’approvisionnement électrique. Dans un pays où les besoins sont nombreux et les ressources publiques limitées, la modernisation des archives peine naturellement à s’imposer parmi les priorités budgétaires.
Le second défi est humain. La présentation a mis en lumière le déficit de spécialistes en archivistique numérique, le manque de personnel qualifié dans la conservation documentaire et l’absence de programmes structurés de formation continue. À cela s’ajoute la forte mobilité des agents, qui fragilise la transmission des compétences au sein des services.
Ces constats soulèvent une question essentielle : le Mali dispose-t-il aujourd’hui des moyens nécessaires pour réussir sa transition archivistique numérique ? Si la volonté politique semble affirmée, les conditions concrètes de mise en œuvre demeurent incertaines. La création d’un portail public d’accès aux archives, l’installation d’un mini-centre de données ou encore le déploiement de systèmes intégrés de gestion documentaire nécessiteront des investissements conséquents et durables.
La réussite de ce projet dépendra également de la capacité des pouvoirs publics à inscrire la question des archives dans une vision stratégique de long terme. Trop souvent perçues comme un domaine secondaire, les archives jouent pourtant un rôle fondamental dans la gouvernance, la transparence administrative, la recherche scientifique et la construction de la mémoire collective. Sans archives préservées et accessibles, une nation risque de perdre les traces de son propre parcours.
Le message final de la Journée internationale des archives résonne donc comme un avertissement autant qu’un appel à l’action. « Le papier vieillit, s’effrite et s’éteint », a rappelé monsieur Koné. Derrière cette formule se cache une réalité tangible : chaque document perdu emporte avec lui une partie de l’histoire nationale.
La célébration du 9 juin aura ainsi permis de replacer les archives au cœur du débat public. Reste désormais à transformer les intentions en actions concrètes. Car si la numérisation n’est plus une option, comme l’affirme la DNAM, elle ne pourra devenir une réalité qu’à travers un engagement collectif associant l’État, les professionnels, les partenaires techniques et financiers ainsi que les citoyens eux-mêmes. C’est à ce prix que le Mali pourra préserver sa mémoire documentaire et la transmettre aux générations futures. La présence du premier ministre à l’évènement fut une bonne chose.
Issouf Koné



