Les Praticables 2025 : « Moi, sur la colline », une pièce qui refuse l’oubli !

Il y a des spectacles qui racontent. Il y a d’autres qui dénoncent. Et puis il y a « Moi, sur la colline », une boule de colère qui a ouvert, le 4 décembre dernier la 6ᵉ édition du Festival Les Praticables, et qui ne cherche ni à plaire ni à séduire. Il secoue. Il dérange. Cette pièce de Christiana Tabaro, écrite dans l’urgence, au cœur de la guerre en République démocratique du Congo, nous arrive comme un éclat, comme une balle encore chaude. Et la mise en scène de l’autrice, assistée par Aminata Koïta en fait un poing fermé levé vers le ciel. La deuxième et dernière représentation de ce spectacle dans le cadre de cette 6eme édition du Festival a eu lieu le 5 décembre dernier, au quartier du Fleuve.

Sur scène, Diarrah Dembélé, Dreadlocks, toute de noir vêtue, pieds nus. Sereine, elle avance comme une tempête. Derrière elle, Kassim Dagnoko, silhouette qui marche en arrière, présence spectrale, ombre tenace qui refuse de disparaître.

« Moi, c’est moi et à l’intérieur de moi se cache moi » Dès ces mots, le théâtre se contracte. La comédienne lève les yeux vers un visage que nous ne verrons jamais, un visage accusé, peut-être le nôtre. La voix tremble, explose, se tord. Elle rit, un rire à mort, avant de s’effondrer au sol. Un peu plus devant, elle prévient : « Attention, je m’apprête à prononcer un mot violent. » Mais c’est tout le spectacle qui cogne. Parce que la réalité qu’il convoque l’est depuis plus de 30 ans : massacres, exactions, villages rasés, corps effacés. La tragédie congolaise se déroule sous nos yeux, nue, sans filtre, martelée par un violon qui ne se tait jamais, qui monte, qui descend, comme un cri d’alarme que personne n’entend.

Le fil rouge qu’elle déroule devient le nerf de cette mémoire meurtrie. Une voix mystérieuse, presque incantatoire, lui parle, profère des malédictions. Les cloches qu’elle frappe résonnent comme des rafales. Derrière elle, l’homme qui marche à reculons ressemble à un zombie, témoin paralysé d’une histoire qui s’effrite. Et dans le fond, une projection assène des chiffres : le Congo, le Mali…plus de 10 millions de morts…statistiques de la tristesse, d’un monde qui compte les morts mais ne les écoute pas.

Les sujets se bousculent, s’entrechoquent, jaillissent : la souffrance contre un paternel qu’elle ne parvient pas à chasser de sa tête ; l’histoire d’une petite fille qui voit son père exploser sous les bombes ; les hommes en blanc masqués, cyniques, portant des lingots d’or comme symboles d’une richesse arrachée au sang. Elle dit les anciens qui affirment qu’il faut boire la terre où on a vécu pour y appartenir. Elle dit aussi sa révolte de femme malienne de 30 ans, stigmatisée, jugée, rangée dans les marges. Rien n’est tabou. Rien n’est retenu. Même le carburant, la pénurie, la frustration surgit en bamanankan, comme un écho aux quotidiens fatigués.

Car « Moi, sur la colline » n’est pas une pièce : c’est un état de guerre. Un cri lancé depuis les collines congolaises jusqu’aux rues de Bamako. Un appel à rompre l’attentisme. À arrêter ce qu’elle nomme elle-même un « complot » contre les peuples oubliés. Quand elle se frappe la poitrine, c’est tout un continent qu’elle bouscule. Et lorsqu’elle verse les cauris au sol pour en faire un cercle, c’est comme si elle traçait une frontière, un refuge, un territoire de survie.

La lumière, cruciale, travaille comme une main invisible qui sculpte les corps, révèle les blessures, éclaire les zones interdites. Rarement un spectacle malien aura été aussi frontal, aussi nécessaire, aussi incandescent.

« Qui peut se battre avec des gens que personne ne voit ? » demande-t-elle. La réponse est peut-être là : sur scène, dans ce théâtre qui refuse l’oubli, qui refuse le silence, qui refuse la résignation. « Moi sur la colline » n’ouvre pas seulement un festival. Il ouvre une plaie. Et nous oblige à la regarder.  

Issouf Koné

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