Accès au marché des industries culturelles et créatives : à Tombouctou, le réseau Kya et l’ACF Fonds Maaya ouvre un débat sur l’économie de la culture

Le 23 décembre 2025, au village de la Biennale artistique et culturelle de Tombouctou, le réseau Kya, en collaboration avec le Fonds Maaya a organisé une table ronde consacrée à un enjeu central pour l’avenir des industries culturelles et créatives (ICC) : l’accès au marché. Dans un contexte sahélien marqué par des défis sécuritaires, économiques et structurels, cette rencontre a rassemblé artistes, acteurs culturels et décideurs autour d’une question essentielle : comment transformer la création artistique en une activité économiquement viable et durable.

Présidée par le chef de cabinet du ministère de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtelière et du Tourisme, Monsieur Salia Malé, et introduite par le président du réseau Kya, Djibril Guissé, la table ronde a posé les bases d’une réflexion stratégique sur la place de la culture dans le développement. Trois panélistes ont nourri les échanges : Adama Traoré, Chab Touré, tous deux du Mali et Miki Garba, invité du Niger, apportant des regards complémentaires sur les dynamiques locales et sous-régionales.

Au cœur des débats, Adama Traoré a insisté sur la nécessité de penser les ICC comme un écosystème structuré, reposant sur quatre piliers essentiels. Le premier est la structuration, qui permet de comprendre et d’organiser la chaîne des métiers culturels. Comparant le secteur culturel à une usine, il a rappelé qu’aucune activité ne peut fonctionner avec un seul corps de métier. La culture mobilise à la fois l’administration, la création artistique, les métiers techniques et, de plus en plus, le numérique, aujourd’hui étendu aux enjeux de l’intelligence artificielle. Cette structuration appelle une implication forte de l’État, posant inévitablement la question du financement et du rôle du secteur privé dans l’exportation de la culture malienne. Les rencontres professionnelles, les échanges B to B et les grandes manifestations culturelles offrent des opportunités, mais l’accès effectif aux marchés demeure un défi majeur.

Adama Traoré, acteur culturel, panéliste, crédit photo : Issouf Koné

Le troisième pilier évoqué par Adama Traoré concerne la diffusion et la distribution. Créer une œuvre ne suffit pas ; encore faut-il savoir où et comment la vendre. Selon lui, la valeur marchande d’un produit culturel est souvent liée à la notoriété de l’artiste, à son nom et à son parcours. Dans le cinéma notamment, la reconnaissance facilite la vente et l’exportation des œuvres. Enfin, le quatrième pilier est celui de la découvrabilité. Les artistes doivent se penser comme des marques, capables de maîtriser leur identité et leur visibilité. En conclusion, Adama Traoré a plaidé pour la création d’un fonds national dédié aux industries culturelles et créatives au Mali, outil indispensable pour structurer durablement le secteur.

Apportant un regard sous-régional, Miki Garba, venu du Niger, a salué les efforts des autorités maliennes pour faire du pays un véritable pôle d’attraction culturelle. Fort de son expérience dans l’encadrement et le renforcement de capacités des acteurs culturels, et désormais directeur général de l’Agence de promotion des entreprises et industries culturelles du Niger depuis 2024, il a souligné que le Mali et le Niger partagent des problématiques similaires, notamment en matière de gestion, de mobilité et de financement des artistes. Pour lui, le dynamisme des festivals, salons et de la Biennale de Tombouctou témoigne de la capacité des artistes maliens à se mobiliser et à créer des rendez-vous de référence dans la sous-région.

Selon Miki Garba, l’accès au marché commence avant tout par la qualité du produit. C’est l’œuvre qui conduit l’artiste vers le marché, conditionnant sa mobilité et sa promotion. L’Afrique dispose de nombreux marchés, même s’ils ne sont pas toujours accessibles à tous. Chaque discipline artistique, du théâtre à la musique en passant par la littérature, possède son public. Toutefois, la faible structuration des artistes limite souvent leur accès au financement. À ce titre, il a présenté l’exemple du Fonds national de développement des arts et de la culture (FONDAC) au Niger, qui permet notamment de répondre aux urgences de mobilité des artistes invités à l’étranger. Il a insisté sur le fait que les financements extérieurs ne constituent pas des solutions durables et a plaidé pour la mise en place de fonds nationaux solides, ainsi que de plans nationaux facilitant la mobilité des artistes, le développement du mécénat et la reconnaissance sous-régionale des créateurs.

Chab Touré, acteur culturel, panéliste, crédit photo : Issouf Koné

Pour sa part, Chab Touré a recentré le débat sur la question de la qualité de la création et du rapport entre art et économie. Il a rappelé que toute œuvre artistique est un produit marchand et que vivre de son art signifie que l’œuvre proposée génère des revenus. Il a dénoncé une mentalité encore largement répandue selon laquelle l’art n’aurait rien à voir avec l’argent, une idée qu’il juge dangereuse pour la professionnalisation des artistes. Créer pour soi n’exclut pas de créer pour les autres ; l’enjeu est de comprendre pour qui l’on crée. Le premier marché de l’artiste est celui de son environnement immédiat, là où il vit. Pourtant, a-t-il souligné, le marché des artistes africains reste largement tourné vers l’Europe, faute d’un véritable marché intérieur structuré en Afrique. Pour y remédier, il a appelé à la création d’espaces de vente et d’achat sur le continent, condition essentielle pour bâtir une économie culturelle autonome.

À travers cette table ronde, le réseau Kya a offert un cadre de dialogue stratégique entre artistes, experts et décideurs publics, mettant en lumière les défis mais aussi les opportunités liées à l’accès au marché des industries culturelles et créatives. À Tombouctou, ville symbole de transmission et de résilience culturelle, les échanges ont rappelé que l’avenir de la culture africaine repose autant sur la créativité que sur la capacité à structurer, financer et faire circuler les œuvres, afin que la culture devienne pleinement un moteur de développement durable.

Issouf Koné

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