Il y a des spectacles qui s’ouvrent comme une porte
À vous la nuit, lui, s’ouvre comme un monde
Il s’ouvre comme on ouvre Le monde.
Dressés
Plantés dans la scénographie
Comme des sapins
Comme une allusion à Noël qui n’est pas loin.
Dans le fond
Une peinture murale achève de fermer la scène, simple et captivante
Il suffit de peu pour envelopper
L’espace devient paysage
Le paysage devient esprit
On ne s’aventure pas seulement dans un spectacle
On pénètre, comme une poignée de privilégiés, dans la nuit la plus habitée.
La kora précède la parole
Puis la voix
Celle de Diamy Sacko qui s’élève
Claire et profonde
Comme une invocation
Elle ne chante pas seulement pour ouvrir la soirée
Elle appelle
Elle convoque
Elle installe le temps d’avant
Celui où les mots avaient un poids, une odeur, une responsabilité
La musique n’accompagne pas, elle trace le chemin qui sera emprunté par le petit Dafin.
Puis
Il arrive
« Je suis un Dafin, je suis né à San. »
Habib Dembélé, notre Guimba National, pieds nus, grand boubou flottant, partage son verbe en marchant la scène.
Il la marche sereinement
Comme on parcourt avec assurance une terre ancestrale.
Il va
Il vient
Il regarde la chanteuse, l’écoute, la rejoint.
Un chœur se forme, fragile, resserré, qui se rétrécit à mesure que la musique se tait. Alors la parole reprend ses droits.
Et quelle parole !
Quelles paroles !
Elle coule. Elle coule longtemps.
Elles coulent
Elles coulent partout
Elles coulent de partout
S’installent dans les corps
Déclenchent un premier frémissement d’applaudissements, presque involontaire.
Chez Guimba, la parole n’est jamais figée
Il la dépose
La reprend
Danse un peu
À peine
Avec une élégance tranquille, puis recommence
Ça se voit que le comédien est un fleuve qui se connaît
Qui connaît ses méandres.
« La voix est pour ceux-là qui ne sont plus… la mort les a mangés. »
Dès lors
À vous la nuit devient un hommage
Une veillée
Une cérémonie de rappel
Un requiem qui vole des larmes
Les absents sont là
Plus présents que jamais
Jamais disparus
Guimba leur adresse un solennel « Aw ni su »
Bazoumana Sissoko, Fanta Demba, Mamadou Badian Kouyaté, Fanta Diabaté, Massa Makan Diabaté, Sotigui Kouyaté, Fantani Touré, Kassé Mady Diabaté, Michel Sangaré, Ousmane Sow…
« Ils appartiennent à la postérité parce qu’ils ont donné leur vie à ce qu’ils savaient faire. » Puis il ajoute avec une simplicité dévastatrice : « C’est votre absence qui rappelle vous tous. »
On sent qu’il est atteint
La salle aussi
La preuve par le Visage du public noir d’amertume.
Vaste est le chantier
L’amour comme promesse, comme faille aussi intervient.
Puis…des phrases qui reviennent, comme des refrains philosophiques : « Pendant qu’on vit dans un temps, on pense à un autre temps, on prend à témoin un autre temps…»
Le temps chez Guimba n’est jamais linéaire. Il se superpose.
Il dialogue avec lui-même.
Et plus loin, cette sentence lumineuse et sombre à la fois à propos de Bazoumana Sissoko : « Entre la vie et la mort, nous lui devons beaucoup de vérité. »
À un moment, il s’appuie sur un bâton comme il s’appuie sur ce que disent les Dafin depuis le début du spectacle
Le corps se penche
La parole se densifie.
Il raconte encore
Encore et encore
Beaucoup de choses profondes que disent les Dafin : « Il n’y a rien de plus beau qu’un enfant, mais il n’y a rien de plus nuisible qu’un enfant ingrat. »
Nous sommes aussi averti : « Le malheur de l’obscurité est de vouloir se cacher dans la lumière. »
Le spectacle fait une place immense aux enfants
Ceux qu’il adore
Ceux qu’il protège par la parole
Car À vous la nuit est avant tout un récit de griot, inspiré d’un conte dafin : l’histoire de N’Golo et Zan, deux amis liés par un secret tragique
L’histoire est belle
Racontée avec poésie
Guimba se fait griot
Il manie le verbe
Nous charme de littérature
Il incarne tous les personnages, avec une densité dramatique rare.
Il revisite le conte, le fissure, l’ouvre et le referme
Comme on referme Le monde.
Habib, i Dembélé !
Issouf Koné



