À Koulouba, les noms des places ne racontent plus seulement une adresse. Ils racontent une histoire. Une histoire faite de conquêtes, de résistances, de figures politiques et militaires, mais aussi d’une volonté de redonner à l’espace public une mémoire profondément malienne.
C’est tout le sens de la place Malikèlèmansaw, littéralement la place des « Chefs de guerre », ouverte à la presse dans le cadre de l’enregistrement de l’émission « Gwelekan » de l’ORTM, organisée au Palais de Koulouba autour du thème : « Places Malitiebaw et Malikèlèmansaw : pour la réhabilitation de la mémoire collective ».
Loin d’être un simple aménagement urbain, Malikèlèmansaw se présente comme un espace de mémoire. Un lieu où l’histoire sort des livres et des archives pour s’inscrire dans le paysage quotidien. La place rend hommage à plusieurs grandes figures de l’histoire du Mali, notamment aux dirigeants civiles et militaires qui ont marqué les différentes étapes de la construction politique et de la lutte pour l’indépendance du pays.
Le choix de consacrer un espace aux « chefs de guerre » traduit une volonté : celle de rappeler que l’histoire du Mali ne commence pas avec la période coloniale et ne se résume pas aux événements consignés dans les archives administratives. Elle est également faite de résistances, de royaumes, d’empires, de commandements militaires et de figures qui ont incarné, à différentes époques, la défense du territoire et de l’autonomie des communautés. Ainsi, les figures rassemblées dans cet espace sont appelées à être regardées autrement. Elles ne sont plus seulement des noms associés à des épisodes historiques. Elles deviennent des repères, accessibles aux générations actuelles et futures. C’est précisément cette dimension qui donne au projet sa portée patrimoniale.
De la place publique au lieu de mémoire
Pendant longtemps, certains espaces urbains ont porté des dénominations héritées de périodes historiques particulières. La place aujourd’hui appelée Malikèlèmansaw était auparavant désignée comme la Place des Gouverneurs du Soudan français. Le changement de nom ne constitue donc pas uniquement une modification administrative. Il accompagne une nouvelle lecture symbolique de l’espace public.
En remplaçant une référence issue de l’administration coloniale par une appellation renvoyant aux chefs de guerre et à l’histoire propre du Mali, le projet entend inscrire davantage le patrimoine national dans le quotidien des citoyens. Le geste est d’autant plus significatif que les noms de lieux ont une fonction particulière dans une société. Ils orientent, désignent et localisent, mais ils transmettent également des récits. À force d’être prononcés, affichés et enseignés, ils finissent par faire partie de la mémoire collective. Une place peut ainsi devenir une sorte de « livre à ciel ouvert ».

Réhabiliter une mémoire collective
L’idée de réhabilitation de la mémoire collective constitue le fil conducteur du concept des places Mali Cɛbaw et Malikèlèmansaw. Le 11 décembre 2025, le Président de la Transition, Chef de l’État, le Général d’Armée Assimi Goïta, a procédé à l’inauguration de ces deux espaces à Koulouba. La première, Mali Cɛbaw, qui portait auparavant le nom de Place des Explorateurs, est consacrée aux grandes figures de l’histoire malienne. La seconde, Malikèlèmansaw, anciennement Place des Gouverneurs du Soudan français, met en avant l’héritage des dirigeants militaires.
Les deux espaces forment ainsi un ensemble cohérent : d’un côté, les grandes personnalités qui ont marqué l’histoire du pays ; de l’autre, celles associées à la guerre, à la résistance et au commandement. Cette distinction donne au projet une dimension presque pédagogique. Elle permet de présenter l’histoire nationale à travers plusieurs catégories de figures et de rappeler que le patrimoine d’un pays n’est pas uniquement constitué de monuments, de manuscrits, de mosquées anciennes ou de sites archéologiques. Il est également humain.
Le patrimoine, au-delà des monuments
Le concept repose sur une conception élargie du patrimoine. Préserver le patrimoine, ce n’est pas seulement conserver un bâtiment ancien ou protéger un site historique. C’est aussi préserver les récits, les noms, les symboles et les personnages qui participent à la construction d’une identité collective. Dans cette perspective, Malikèlèmansaw fonctionne comme un espace de transmission.
Un jeune Malien qui visite la place peut y découvrir le nom d’une figure dont il n’avait peut-être jamais entendu parler. Un visiteur étranger peut y percevoir une autre manière de raconter l’histoire du pays. Un historien peut y voir la matérialisation d’une certaine lecture du passé. Et les générations futures pourront, à travers ces lieux, comprendre quelles figures une époque donnée a choisi de mettre en avant. La place devient alors un patrimoine vivant : un patrimoine qui n’est pas enfermé dans un musée, mais qui accompagne la vie quotidienne.
La portée culturelle du projet tient aussi à son emplacement. Koulouba n’est pas un lieu quelconque. C’est un espace fortement associé à l’histoire politique contemporaine du Mali. Y installer des lieux consacrés à la mémoire nationale crée un dialogue entre le paysage institutionnel et le récit historique. L’ambition affichée dans le cadre de cette opération de dénomination et de valorisation des places publiques est également de renforcer la souveraineté nationale, de réhabiliter la mémoire collective et d’honorer les figures considérées comme ayant joué un rôle majeur dans la défense du pays face aux forces d’invasion. La démarche donne ainsi aux espaces publics une fonction supplémentaire : celle de participer à la construction du récit national.



