Master en Patrimoine culturel et innovation de l’IKAM : une conférence inaugurale qui plante le décor

À Bamako, l’Institut Kôrè des Arts et Métiers ouvre son premier Master en Patrimoine culturel et innovation. Une vingtaine d’auditeurs originaires de plusieurs régions d’Afrique entameront une formation qui pose une question devenue incontournable : comment préserver, transmettre et valoriser les patrimoines africains dans un monde bouleversé par le numérique et l’intelligence artificielle ?

Le patrimoine africain ne manque ni de richesse ni de diversité. Ce qui lui fait encore défaut, dans bien des contextes, ce sont les moyens humains, institutionnels et technologiques capables d’assurer sa conservation, sa transmission et sa transformation en véritable ressource pour les sociétés. C’est précisément sur cette équation que veut agir l’Institut Kôrè des Arts et Métiers (IKAM), avec le lancement de son premier Master en Patrimoine culturel et innovation.

La conférence inaugurale de la première promotion, organisée le samedi 19 septembre 2026 au Centre international de conférences de Bamako (CICB), a donné le ton. Placée sous le thème « Le patrimoine culturel africain : défis, opportunités et perspectives à l’ère de l’innovation et de l’intelligence artificielle », la rencontre a réuni universitaires, professionnels de la culture, spécialistes du patrimoine et de l’intelligence artificielle autour d’une interrogation centrale : que faire du patrimoine africain à l’heure où les technologies redessinent les façons de produire, de conserver et de transmettre le savoir ?

Du patrimoine à la ressource : changer de regard

Pendant longtemps, la question patrimoniale a été principalement abordée sous l’angle de la conservation : protéger un monument, sauvegarder un objet, documenter une tradition, préserver une archive ou maintenir une pratique culturelle, le patrimoine étant aussi une matière vivante, traversée par les transformations sociales, économiques, technologiques et générationnelles. Il se transmet, se réinterprète et parfois se réinvente. C’est l’un des enseignements forts de la conférence inaugurale. Pour Ibrahima Wane, président du conseil d’administration du Musée des civilisations noires, « le patrimoine culturel est dynamique ». Cette affirmation paraît simple, mais elle porte une conséquence importante : sauvegarder le patrimoine ne signifie pas nécessairement le figer.

Un patrimoine vivant ne peut être réduit à une collection d’objets conservés dans des réserves ou exposés derrière des vitrines. Il comprend les langues, les savoir-faire, les récits, les pratiques rituelles, les expressions artistiques, les techniques, les traditions orales, les paysages culturels et les mémoires collectives. La question devient alors celle de leur transmission à des générations qui consomment et produisent désormais une part croissante de leurs connaissances sur des plateformes numériques. C’est là que l’innovation entre en scène.

L’intelligence artificielle, outil de sauvegarde ou nouveau défi ?

L’intelligence artificielle apparaît souvent dans les débats culturels sous l’angle des risques : standardisation, reproduction non autorisée, disparition de certains métiers, manipulation des contenus ou encore appropriation des savoirs. Mais elle peut également être envisagée comme un instrument de sauvegarde. Numérisation et indexation d’archives, transcription de documents anciens, reconnaissance de caractères, traduction, catalogage de collections, traitement d’images, recherche documentaire, cartographie des sites culturels ou encore création d’outils pédagogiques : les usages potentiels sont nombreux.

Pour autant, l’enjeu africain ne consiste pas simplement à importer des technologies conçues ailleurs. Marcelle Momha, experte en intelligence artificielle, a posé l’un des problèmes structurants du débat : « La présence de l’Afrique sur la table de la gouvernance de l’IA reste un défi. »

La question de la gouvernance est essentielle. Si les données culturelles africaines sont numérisées, qui les collecte ? Qui les organise ? Où sont-elles stockées ? Qui peut y accéder ? Qui décide de leurs usages ? Et surtout, les communautés auxquelles appartiennent ces savoirs participent-elles aux décisions? Ces interrogations prennent une dimension particulière lorsqu’il s’agit de savoirs endogènes.

Ne pas numériser le patrimoine sans ceux qui le portent

La technologie peut enregistrer une voix, une image ou un récit. Elle ne peut cependant pas, à elle seule, déterminer la signification sociale d’une pratique ou les conditions dans lesquelles un savoir peut être partagé. C’est pourquoi la question des détenteurs du patrimoine occupe une place centrale dans les réflexions de la conférence. Samuel Sidibé, directeur du Parc national et ancien directeur du Musée national du Mali, résume cette exigence : « Faire en sorte que les détenteurs des savoirs endogènes soient acteurs du patrimoine. »

Cette idée constitue probablement l’un des points de vigilance majeurs pour les futurs professionnels formés par l’IKAM. La numérisation ne doit pas devenir une nouvelle forme d’extraction des savoirs. Il ne suffirait pas de collecter les récits d’une communauté, de filmer ses pratiques ou d’enregistrer sa langue pour considérer que le patrimoine est sauvegardé. Il faut également penser au consentement, à la propriété intellectuelle, à la gouvernance des données, à la rémunération éventuelle des détenteurs de savoirs et au droit des communautés à définir ce qui peut ou ne peut pas être diffusé. Autrement dit, l’innovation patrimoniale ne sera véritablement africaine que si elle est pensée avec les porteurs du patrimoine et non seulement à leur sujet.

Former des professionnels plutôt que multiplier les discours

C’est précisément ici que la création de ce Master prend tout son sens. L’Afrique dispose d’universitaires, de conservateurs, d’artistes, d’archivistes, de muséologues, d’entrepreneurs culturels et d’acteurs communautaires. Mais les transformations actuelles exigent de plus en plus des profils capables de travailler à l’intersection de plusieurs disciplines. Un professionnel du patrimoine de demain devra pouvoir comprendre les mécanismes de conservation tout en maîtrisant les outils numériques. Il devra dialoguer avec les communautés, les institutions publiques, les chercheurs, les entreprises technologiques et les acteurs de la création.

Il devra également comprendre les enjeux économiques du patrimoine. Car préserver coûte. Numériser coûte. Restaurer coûte. Former coûte. Administrer des collections, entretenir des sites et produire des contenus de qualité nécessitent des ressources. La véritable question n’est donc pas seulement de savoir comment conserver le patrimoine, mais comment créer des écosystèmes durables autour de lui.

Kéba Daffé, directeur de l’IKAM, lors de son discours de lancement de la conférence le formule ainsi : « L’un de nos grands défis reste de disposer des compétences, des institutions et des outils capables de préserver, de structurer et de faire du patrimoine de véritables ressources au service de nos sociétés. »

Le mot « ressources » est déterminant. Il invite à sortir d’une conception du patrimoine exclusivement associée au passé pour l’envisager également comme un levier de développement culturel, éducatif, touristique, créatif et économique.

Une formation qui arrive à un moment stratégique

Le lancement de cette première promotion intervient dans un contexte où les frontières entre culture, technologie et économie créative deviennent de plus en plus poreuses. Les musées développent des expériences numériques. Les archives se dématérialisent. Les artistes utilisent de nouveaux outils de création. Les jeunes générations découvrent une partie de leur histoire à travers les réseaux sociaux et les plateformes numériques.

Dans cet environnement, l’absence de professionnels capables de maîtriser simultanément les enjeux culturels et technologiques pourrait conduire l’Afrique à rester essentiellement consommatrice de solutions conçues ailleurs. Qui va construire les bases de données sur les langues africaines ? Qui va entraîner les outils capables de comprendre les langues et expressions culturelles locales ? Qui va documenter les traditions orales ? Qui va produire les archives numériques africaines ? Qui va définir les règles d’accès aux données culturelles ?

Ces questions dépassent largement le cadre d’un programme universitaire. Elles touchent à la capacité des sociétés africaines à raconter, documenter et transmettre leur propre histoire.

Une première promotion qui donne au projet une dimension continentale

La composition de la première promotion est, à cet égard, significative. Une vingtaine d’auditeurs originaire d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et d’Afrique du Nord ont rejoint cette première cohorte. Dès son lancement, le Master affirme donc une vocation qui dépasse le seul cadre malien. Cette dimension panafricaine peut constituer l’une des grandes forces du programme.

Les patrimoines africains ont leurs singularités, mais ils partagent également des problématiques : transmission des langues, fragilité des archives, conservation des sites, financement des institutions culturelles, valorisation des savoirs locaux, circulation des collections, formation des professionnels et transformation numérique.

Mettre dans une même salle des professionnels issus de plusieurs espaces culturels africains peut ainsi favoriser la comparaison des expériences et l’émergence de solutions adaptées aux réalités du continent.

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