Scénographie au théâtre : quand l’espace devient un acteur de la représentation

Enième séance du Laboratoire des critiques africaines. Hier, 16 septembre, les jeunes critiques en formation ont échangé autour de la scénographie au théâtre avec Gbènakpon Michaël TODEGO, entrepreneur culturel, scénographe et metteur en scène béninois. Une rencontre pour lever le voile sur un métier souvent réduit au décor, alors qu’il participe pleinement à la construction du spectacle et à l’expérience du spectateur.

« Le métier de scénographe n’est pas uniquement décoratif. L’espace est aussi à considérer comme un acteur de la représentation » a rappelé monsieur Gbènakpon. Une déclaration qui résume sa conception d’un métier situé au cœur du processus de création. Le scénographe ne se contente pas d’imaginer un décor destiné à embellir la scène. Il travaille à partir de la dramaturgie, de la mise en scène et des intentions artistiques pour penser les espaces, les volumes, les objets, les matières et leur organisation. Son travail contribue ainsi à donner une forme concrète à l’univers du spectacle. La scénographie devient alors un langage à part entière, au même titre que le jeu, la lumière ou le son.

Pour l’intervenant, toute scénographie doit être cohérente avec ce qu’elle cherche à raconter. Qu’elle soit rituelle, traditionnelle ou contemporaine, elle doit développer un langage en accord avec la thématique et l’univers de la création. Le scénographe doit ainsi faire des choix : créer un décor réaliste, symbolique ou abstrait ? Quelle matière utiliser ? Quelle place accorder aux objets ? Comment organiser les déplacements des acteurs ? Chaque décision participe à la construction du sens.

Les participants ont appris qu’un décor réaliste peut reproduire les éléments reconnaissables d’un lieu, tandis qu’une scénographie symbolique peut suggérer une réalité sans la représenter directement. L’abstraction, elle, laisse davantage de place à l’imagination du spectateur. Il n’existe donc pas de modèle unique. Les choix dépendent du spectacle, de son propos, du lieu de représentation et de la relation recherchée avec le public.

De l’entrée de la salle au plateau

La réflexion de Gbènakpon Michaël TODEGO s’est étendue également à l’expérience du spectateur. « Le sentiment sensoriel du public doit être assuré par le scénographe », explique-t-il. L’expérience théâtrale ne commence donc pas nécessairement lorsque les lumières s’éteignent. Elle peut débuter dès l’arrivée du spectateur sur le lieu de représentation. L’entrée, les circulations, les différents espaces traversés, la disposition du public ou encore sa proximité avec le plateau peuvent participer à la construction de cette expérience.

Cette approche prend une dimension particulière lorsque le théâtre investit des espaces non conventionnels : rues, cours, places publiques ou bâtiments. Dans ces lieux, le scénographe doit composer avec l’existant, ses contraintes et ses possibilités. La frontière entre le public et les acteurs peut alors être repensée. Jusqu’où rapprocher le spectateur de l’action sans perdre la lisibilité du spectacle ? Comment faire du lieu lui-même un élément de la représentation ?

Concevoir, construire et ajuster

L’échange a également permis de rappeler la dimension concrète du métier. Le scénographe peut être à la fois concepteur et constructeur. Après la conception vient le travail en atelier, avec la fabrication, l’assemblage et la préparation des différents éléments avant leur installation sur le plateau. Mais une scénographie pensée sur papier peut évoluer une fois confrontée au lieu réel. Les dimensions de la salle, les contraintes techniques, la visibilité du public ou les déplacements des comédiens peuvent nécessiter des ajustements.

Le travail du scénographe ne s’arrête donc pas à la conception. Sa présence pendant les répétitions peut être déterminante pour observer la manière dont les acteurs occupent l’espace et pour adapter certains choix aux exigences du jeu. Le plateau devient ainsi un espace d’expérimentation où se rencontrent la matière, l’espace et le corps.

La relation entre le scénographe et l’acteur a occupé une place importante dans les échanges. Le décor ne constitue pas nécessairement une œuvre plastique autonome : il peut devenir un outil que le comédien transforme et fait vivre, a rappelé M. Gbènakpon. Un objet peut changer de fonction et de signification selon la manière dont il est utilisé. Une simple chaise peut devenir un obstacle, une frontière, un symbole ou un élément essentiel du récit. Le corps de l’acteur donne ainsi une nouvelle dimension à l’espace. Ses gestes, ses déplacements et ses interactions avec les objets participent à la transformation du dispositif scénographique. L’expérience de Gbènakpon Michaël TODEGO comme comédien nourrit cette approche. Elle lui permet de penser la scénographie comme un espace à habiter, à traverser et à transformer.

Le spectaculaire n’est pas une obligation

Une autre question posée au cours de la séance concernait le caractère spectaculaire de la scénographie. Une bonne scénographie doit-elle nécessairement impressionner ? Pour l’intervenant, la pertinence d’une scénographie ne se mesure pas à la quantité d’éléments présents sur scène. Un dispositif sobre peut avoir une forte portée dramaturgique, tandis qu’un décor imposant peut perdre son intérêt s’il ne sert pas le propos du spectacle. La scénographie peut donc être monumentale ou minimaliste, visible ou discrète, voire presque invisible. L’essentiel est qu’elle soit cohérente avec le projet artistique.

Pour les jeunes critiques du Laboratoire des critiques africaines, cette rencontre constitue aussi une invitation à renouveler leur regard sur le théâtre. Décrire une scénographie ne consiste pas seulement à énumérer les éléments présents sur scène. Il faut interroger leur fonction : pourquoi cet objet est-il là ? Comment les acteurs l’utilisent-ils ? Quelle relation crée-t-il avec le public ? Que raconte la matière ? Que produit le vide ?

La critique théâtrale peut ainsi dépasser la simple description pour analyser comment l’espace participe à la construction du sens. À travers cette séance, Gbènakpon Michaël TODEGO a permis aux participants de mieux saisir la complexité d’un métier à la fois artistique, technique et dramaturgique. La scénographie se pense avec le metteur en scène, se construit avec des matériaux, évolue au contact des acteurs et se réalise pleinement dans le regard du spectateur. Derrière ce qui semble n’être qu’un décor se trouve donc tout un travail de pensée, de création et de construction. Sur une scène de théâtre, l’espace ne se contente pas d’accueillir l’action : il peut lui aussi raconter, agir et faire sentir.  

Issouf Koné

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