Au Musée national du Mali, L’Âge d’or du Mali ne se visite pas : il se traverse. L’exposition de l’artiste Abdou Ouologuem, prolongée jusqu’au 28 février 2026, s’impose comme une expérience totale. À la fois rétrospective, installation monumentale et manifeste intellectuel, elle condense près de trente années de création et de collecte, mises en dialogue avec l’histoire du Manden, les figures historiques Kankou Moussa et d’Aboubakari II, la spiritualité, les violences du monde contemporain et une interrogation centrale : que faisons-nous de notre héritage collectif ?
Dès les premiers tableaux, le visiteur comprend qu’il ne s’agit pas d’une exposition au sens classique du terme. Ouologuem ne cherche ni la reconstitution fidèle ni la neutralité muséale. Il convoque, superpose, provoque. L’Âge d’or n’est pas figé dans un passé idéalisé ; il est une matière vive, traversée de tensions, d’oublis, de blessures et d’espoirs.
Dans cette exposition, l’Âge d’or du Mali n’est ni un mythe figé ni un âge révolu à contempler avec nostalgie. Il est une nécessité contemporaine. « Celui qui ignore son passé n’a pas de présent, et celui qui ignore son présent n’a pas de futur », rappelle Ouologuem, posant d’emblée l’enjeu engagé de sa démarche.

Une lecture politique de l’histoire
L’exposition se concentre sur une période essentielle de l’Empire du Mali, magnifié sous le règne de Kankou Moussa au XIVème siècle. Explorateur, diplomate, bâtisseur, l’empereur est ici réhabilité face aux discours simplificateurs, voire accusateurs, qui le présentent comme celui qui aurait dilapidé les richesses du Mali. Ouologuem s’inscrit en faux contre cette lecture. Pour lui, Kankou Moussa n’a pas gaspillé l’or du Manden ; il l’a transformé.
L’artiste confie qu’en finançant des mosquées, en ramenant des savants de ses voyages, en investissant dans l’architecture et le savoir, l’empereur a converti une richesse matérielle en capital intellectuel et spirituel. La mosquée de Djingareyber, construite pour 250 kilos d’or, devient ainsi le symbole d’un choix civilisationnel : préférer la lumière de la connaissance à l’accumulation stérile.
Ouologuem insiste également sur une idée forte : Kankou Moussa n’était pas « l’homme le plus riche de l’histoire », comme on le répète souvent. Il était un empereur ayant accès aux richesses du Manden du fait de sa fonction. L’or n’était pas le sien, mais celui de tout un peuple, de tout un territoire s’étendant du Mali au Burkina Faso, de la Guinée au Sénégal. En ce sens, l’exposition réaffirme une mémoire plutôt collective qu’individuelle.
Or, sel et économie oubliée
Dans l’espace de l’exposition, l’or dialogue avec le sel. Le sel gemme de Taoudéni, exposé comme une relique brûlante, renvoie immédiatement aux 45 degrés à l’ombre, aux routes caravanières, aux échanges anciens entre le Manden et le Yorodougou dans l’actuelle Côte d’Ivoire. Il rappelle que l’économie du Mali s’est longtemps construite sur ces flux vitaux, bien avant l’ère contemporaine.
À travers cette présence du sel, Ouologuem interroge frontalement l’économie actuelle. Comment expliquer que le Mali, producteur historique de sel, laisse aujourd’hui son marché envahi par un sel importé et de mauvaise qualité ? La question, posée sans détour, dépasse le cadre patrimonial. Ici, l’exposition devient critique sociale, voire politique, en mettant en lumière les incohérences et les renoncements contemporains.

Une cour royale comme vision sensible
Au cœur de L’Âge d’or du Mali, Abdou Ouologuem a fait naitre une cour royale entièrement dorée. Il ne prétend pas reconstituer celle de Kankou Moussa, ni proposer une vérité historique. Il offre une vision, une évocation sensible. Une cour rêvée, nourrie d’objets réels, chargée de vécu.
Peau de panthère authentique, bijoux, gourdes en calebasse, tapis au tissage singulier, costumes cousus et conservés depuis trente ans : chaque élément a été collecté patiemment, parfois sauvé de l’oubli ou de la disparition. Cette accumulation n’est jamais décorative. Elle raconte une obstination, un rapport charnel aux objets, perçus comme des témoins silencieux de l’histoire.
Deux mortiers anciens, hérités d’une lignée de femmes et confiés par une vieille dame centenaire, rappellent la transmission discrète des gestes et des savoirs. Les gourdes en peau de chèvre évoquent les Bellas, anciens distributeurs d’eau, une sorte d’ancêtre de la société malienne de gestion d’eau potable (Somagep), tandis que les poteries anciennes témoignent d’un combat personnel contre le pillage patrimonial, découvert par Ouologuem durant ses études aux Beaux-Arts. À travers ces objets, l’artiste raconte aussi sa propre prise de conscience.
Foi, violence et contradictions humaines
L’exposition est également traversée par une réflexion profonde sur la religion. Ouologuem évoque un islam de tolérance à l’époque de Kankou Moussa, un islam du dialogue et de la coexistence, à l’opposé des violences commises aujourd’hui en son nom. Il dit ne pas comprendre ceux qui tuent au nom de Dieu.
La Charte du Manden, convoquée dans l’exposition, rappelle le caractère sacré de la vie humaine. Pour l’artiste, la crise actuelle est avant tout une rupture d’harmonie avec la vie elle-même. « Les humains assassinent Dieu », affirme-t-il, non par provocation, mais pour souligner la contradiction entre les discours et les actes.

Les bolis, dont la représentation du premier volé au Mali et les mains coupées suspendues, tachées de rouge en référence au sang, côtoient des références explicites à Léopold II et aux atrocités commises au Congo. Hiroshima et Nagasaki apparaissent également, non comme une comparaison victimaire, mais comme un rappel brutal : des peuples ont traversé l’horreur absolue et se sont relevés. Aux Africains, Ouologuem adresse un message sans complaisance : sortir de la posture plaintive, retrouver la capacité d’agir.
Filiation, hommages et mémoire intime
L’Âge d’or du Mali est aussi une exposition profondément intime. Derrière les références historiques et la densité symbolique des objets, Abdou Ouologuem inscrit une part essentielle de lui-même. Il n’oublie ni ses maîtres ni ses racines, convaincu que toute création véritable s’ancre d’abord dans une filiation. La présence de Peter Brook, figure majeure de son parcours, le témoigne. Le metteur en scène est célébré comme celui qui lui a ouvert l’esprit et enseigné le juste milieu, la primauté de l’humain sur la couleur de peau. Un homme capable, selon Ouologuem, de faire exister sur une même scène une mère blanche et un fils non pas métisse mais noir, sans contradiction.
De cette filiation artistique, l’exposition glisse naturellement vers la mémoire familiale. La caisse de son père, tirailleur sénégalais, fabriquée avant son retour de la guerre, devient un objet de passage entre l’histoire intime et l’histoire collective. Elle côtoie un hommage aux 333 saints de Tombouctou, à Souleymane Cissé que l’artiste considère comme le plus grand cinéaste africain mais aussi aux militaires maliens tombés pour la nation. La figure du désormais martyr Sékou Traoré, mort debout à Aguelhoc, occupe une place centrale. Ici, l’exposition prend les allures d’un mausolée vivant, non pas figé dans la lamentation, mais porté par une fermeté assumée.
Cette mémoire plurielle se prolonge dans une réflexion plus large sur la valeur, le temps et la transmission. Billets de banque et pièces d’argent de différentes couleurs selon les époques, venus du monde entier, rappellent que « l’argent change de couleur, mais l’or garde la sienne ». Le coton, la germination, de vrai cauris, la vie, les figures féminines, le tombeau des Askia s’imbriquent sans hiérarchie apparente. L’Âge d’or du Mali fonctionne ainsi, comme une mémoire en mouvement, faite de résonances plutôt que de lignes droites.

Un enfant de l’art
Cette manière d’assembler les récits, de refuser toute catégorisation rigide, renvoie directement à la posture même de l’artiste. Abdou Ouologuem a du mal à se définir. Costumier, peintre, scénographe, sculpteur ? Il balaie les étiquettes d’un revers de main. « Je vis l’art », affirme-t-il, comme une évidence qui ne nécessite pas d’explication supplémentaire. Cette posture est au cœur de sa démarche : une manière d’être au monde, de percevoir la création non comme un statut professionnel, mais comme une respiration permanente.
Très tôt, malgré les tentatives de ses parents de l’orienter vers des voies jugées plus rassurantes, le journalisme, l’administration, la douane, Ouologuem comprend qu’il est, selon ses propres mots, un enfant de l’art. Une intuition intime qui ne le quittera plus. Cette certitude, il la paiera parfois d’incompréhensions, mais elle irrigue aujourd’hui l’ensemble de son œuvre et donne à l’exposition sa cohérence profonde.
Avec le temps, l’artiste va même jusqu’à remettre en question la notion de création elle-même. Se dire « créateur », explique-t-il, lui paraît presque prétentieux. Pour lui, l’artiste n’invente pas ex nihilo : il reçoit, il canalise, il transmet. Après des années de voyages, de confrontations culturelles et de rencontres déterminantes, il se définit davantage comme un inspiré permanent que comme un créateur au sens strict. Cette humilité revendiquée structure L’Âge d’or du Mali, qui apparaît moins comme une œuvre signée que comme un carrefour de mémoires, où l’intime, l’histoire et le politique se répondent sans cesse.
Initialement conçue pour clore 2025, année de la culture, l’exposition a été prolongée d’abord à fin janvier 2026 puis maintenant au 28 février 2026 vu l’intérêt qu’elle suscite. Depuis le vernissage, marqué par la présence de neuf ministres et de nombreux acteurs culturels, elle accueille un public varié : étudiants, lycéens, chercheurs, visiteurs anonymes. Tous plongent dans un Mali glorieux, complexe, parfois dérangeant, mais indispensable à transmettre aux générations futures.
Issouf Koné



