Le centre Acte Sept a accueilli la première de Dugukolobugu, nouvelle création de Nafissatou Konaté. À la croisée du théâtre, du conte, de la marionnette, de la danse, du chant et de la projection vidéo, le spectacle revendique une écriture scénique arc-en-ciel. Cette diversité de langages n’a rien d’un simple exercice de style : elle sert un propos profondément ancré dans l’histoire récente du Mali et dans les fractures que le conflit continue de laisser dans les existences.
Tout commence par un conte. Un conteur ouvre le récit tandis que les comédiens donnent progressivement chair aux mots. Le dispositif rappelle la place fondamentale de l’oralité dans les traditions maliennes, mais il est rapidement détourné vers une réalité contemporaine. Une histoire d’amour prend forme entre un soldat et sa bien-aimée. Les marionnettes s’animent, les corps dansent, les chants accompagnent les émotions et le public se laisse entraîner dans un univers où la poésie semble d’abord l’emporter sur le drame.
Pourtant, cette douceur initiale n’est qu’un prélude. Dugukolobugu bascule progressivement vers une peinture sombre du quotidien malien depuis les événements de 2012. La guerre, l’occupation de territoires, les déplacements forcés et l’incertitude deviennent les véritables protagonistes du récit. Le mariage tant attendu n’aura pas lieu. Le soldat ne reviendra probablement jamais. Le village, autrefois espace de vie et de partage, sombre dans le chaos. Sans céder à l’effet spectaculaire, Nafissatou Konaté donne à voir les conséquences les plus intimes de la violence : celles qui détruisent les liens, suspendent les projets de vie et condamnent les familles à l’attente.
L’une des réussites du spectacle réside précisément dans cette force à évoquer la guerre sans en faire un objet de fascination. Ici, il n’est pas question de représenter les combats, mais les absences qu’ils produisent. Les marionnettes, loin d’être de simples accessoires, deviennent des figures fragiles de ceux que la guerre emporte ou réduit au silence. Elles instaurent une distance qui rend la douleur plus universelle, tout en préservant une certaine pudeur.
Cette première présentation demeure relativement courte, ce qui laisse parfois le sentiment que certaines pistes dramaturgiques pourraient être davantage développées. Certains personnages disparaissent presque aussi vite qu’ils apparaissent et plusieurs séquences auraient gagné à être prolongées pour renforcer leur portée émotionnelle. Mais cette brièveté participe aussi à la sensation d’une existence brutalement interrompue, à l’image des destins que le spectacle met en scène.
Au-delà de ses qualités artistiques, Dugukolobugu s’inscrit dans une démarche de mémoire et de témoignage. La création rappelle que les conflits ne se résument jamais aux statistiques ou aux enjeux géopolitiques : ils bouleversent des vies ordinaires, interrompent des histoires d’amour et condamnent parfois des communautés entières à vivre dans l’attente.
Après cette première à Acte Sept, le spectacle a également été présenté à la Compagnie NAMA le 5 juillet, un lieu symbolique dans le parcours de Nafissatou Konaté puisqu’il a contribué à sa formation artistique.
Créé dans le cadre du projet J’attends la mort moi aussi, Dugukolobugu bénéficie du soutien du Consortium ACF- Fonds Maaya à travers le Fonds d’Appui à la Création Artistique (FACA #1). Un accompagnement qui permet à une œuvre profondément enracinée dans les réalités maliennes de trouver une scène pour interroger notre présent et rappeler que l’art demeure l’un des espaces les plus sensibles pour dire les blessures d’un pays.
Issouf Koné



