Les Dialogues du Labo : une plongée dans l’histoire du théâtre africain avec Dr Hamadou Mandé

Initiés dans le cadre de la première édition du Laboratoire des critiques africaines, les Dialogues du Labo ont tenu leur première séance le jeudi 15 mai dernier autour d’une réflexion consacrée à l’histoire et aux courants du théâtre africain. Animée par Dr Hamadou Mandé, figure reconnue des études théâtrales sur le continent, la rencontre a réuni seize participants issus de onze pays africains autour d’un enjeu central : penser le théâtre africain à partir de ses propres réalités historiques, culturelles et linguistiques.

Question centrale d’entrée de jeu : existe-t-il un théâtre africain indépendant des formes importées de l’Occident ? Les échanges ont immédiatement montré la complexité du sujet. Plusieurs participants ont évoqué des formes spectaculaires traditionnelles comme le Kotéba au Mali ou encore certaines pratiques rituelles au Cameroun, considérées comme des expressions théâtrales à part entière, bien avant l’arrivée du modèle européen.

Pour Dr Mandé, l’idée selon laquelle le théâtre serait né uniquement en Europe relève d’une méconnaissance des traditions artistiques africaines. S’appuyant sur des travaux de recherche récents, il a rappelé que l’Afrique a toujours connu des formes spectaculaires organisées, même si celles-ci ne reposaient pas nécessairement sur l’écriture dramatique classique.

Le chercheur a notamment insisté sur l’évolution même de la définition du théâtre qui renvoi avant tout à une performance, un rapport entre des acteurs et un public, et non uniquement un texte publié.

Le théâtre colonial : entre contrôle et acculturation

Dr Mandé est également revenu sur les débats historiques autour de l’Égypte antique et a contesté la croyance selon laquelle les Grecs seraient les seuls fondateurs du théâtre. Il a souligné que plusieurs chercheurs ont démontré l’existence de formes spectaculaires africaines anciennes bien avant les références occidentales traditionnellement enseignées.

Cette réhabilitation du patrimoine théâtral africain a conduit le formateur à dénoncer les effets de la colonisation sur les pratiques culturelles du continent. Selon lui, l’administration coloniale a œuvré à étouffer les formes artistiques africaines jugées « primitives » afin d’imposer les modèles européens comme seules références légitimes. Il a parlé d’un théâtre africain moderne, né dans un contexte de négation culturelle, pour évoquer les stigmates encore visibles de cette domination.

Il est allé plus loin en montrant comment le théâtre occidental a d’abord été utilisé par les missionnaires religieux comme outil d’évangélisation et de diffusion des valeurs européennes. À travers des scénettes et des représentations opposant le « bien » au « mal », la culture occidentale était présentée comme un modèle de civilisation, tandis que les cultures africaines étaient dévalorisées.

L’expérience William Ponty

Le chercheur a aussi décrit le rôle joué par l’école coloniale dans le développement du théâtre moderne africain, en accordant une attention particulière à l’expérience de l’école William Ponty, considérée comme l’un des principaux foyers de formation théâtrale en Afrique occidentale française. Entre 1933 et 1937, plusieurs pièces inspirées de récits africains y furent produites par des élèves venus de différents territoires du continent.

Cette expérience a marqué un tournant important dans l’histoire du théâtre africain. Même si les productions restaient sous contrôle colonial, elles ont contribué à l’émergence d’une pratique théâtrale structurée en Afrique. Deux pièces issues de William Ponty furent notamment présentées à l’Exposition coloniale de Paris en 1937, offrant une visibilité inédite à ces créations.

Après la Seconde Guerre mondiale, les centres culturels français ont progressivement pris le relais. Dr Mandé a expliqué que ces structures sont devenues des outils de contrôle politique et culturel des élites africaines formées dans les écoles coloniales. Les concours théâtraux interterritoriaux organisés dans les années 1950 participaient alors à la diffusion d’un théâtre largement influencé par les modèles français.

Un théâtre africain en quête d’émancipation

Au fil de son intervention, Dr Mandé a retracé l’évolution du théâtre africain après les indépendances en évoquant les principaux courants qui ont émergé : le théâtre historique, destiné à reconstruire une mémoire africaine ; le théâtre du désenchantement, qui critique les dérives politiques postcoloniales ; puis le théâtre de l’émancipation esthétique, centré sur la recherche de formes africaines d’écriture dramatique.

Le théâtre historique a permis de réhabiliter des figures comme Samory Touré ou Babemba afin de réparer symboliquement les blessures de la colonisation. Plus tard, des dramaturges comme Bernard Zadi Zaourou, Sony Labou Tansi ou Souleymane Koly porteront une parole plus critique sur les réalités politiques et sociales du continent.

La question linguistique a également occupé une place importante dans les discussions. Pour Dr Mandé, l’avenir du théâtre africain passe nécessairement par une revalorisation des langues africaines. Sans rejeter le français, il appelle à une véritable « révolution linguistique » afin que les œuvres théâtrales puissent toucher les populations dans leurs langues de proximité.

Le formateur, pour finir, a invité les participants à construire des réseaux de collaboration entre critiques, chercheurs et artistes africains. Car pour lui, le théâtre africain demeure « une quête perpétuelle de soi », un art hybride mais vivant, qui doit désormais se penser et se développer avant tout au service de l’Afrique et de ses peuples.  

Issouf Koné

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