Il faut marcher
Marcher la terre de Tombouctou
Nous la marchons
Encore et encore
Plus que nous l’avons déjà fait
La mosquée Djingareyber se mérite par les pas
Jusqu’ici, elle se dérobe à notre regard
Rien !
Même pas un bout de sa hauteur dans le ciel de Tombouctou.
Djitteye
Notre confrère
Notre guide
Notre frère de route
Originaire de Tombouctou, nous conduit vers elle
La marche se poursuit jusqu’à la place de l’Indépendance qui nous souhaite la bienvenue de ses bras larges qui donnent sur le monument AL FAROUK
La troupe de Kita, qu’on croise là par hasard, en touriste émerveillée, fait des photos sous la représentation du cavalier
Les téléphones se lèvent
Les selfies pleuvent
Les sourires se figent en images pendant que la ville, elle, observe.
À droite, le gouvernorat
À gauche, nous empruntons quelques ruelles étroites, rapides, presque furtives
Des murs de banco nous frôlent, des portes anciennes nous observent
Et soudain… elle est là.
La mosquée !
Elle se dresse devant nous comme un gaillard surgissant au détour d’un chemin.
Djingareyber.
Vaste !
Solide !
Fière !
Elle ne crie pas sa grandeur
Elle l’impose
Comme si elle défie la grande mosquée de Djenné par sa longueur
Toute majestueuse
De l’un de ses minarets, telle une sentinelle, elle nous regarde d’en haut
Nous, minuscules passants, buvant les paroles d’un guide trouvé sur les lieux.
Le corps de la mosquée illumine
J’en tombe amoureux
Amoureux de sa façade imposante.
Amoureux de cette couleur banco, chaude, humble, profondément sahélienne
Djingareyber n’est pas qu’un édifice : c’est une présence.
On entame le tour
De l’autre côté
Un mausolée discret, presque timide, contigu à la mosquée est là
ici repose un saint
Un gamin nous voit approcher et nous devance
Il ouvre la porte du mausolée
Je suis étonné
Presque offusqué
L’envie me prend de lui dire que c’est interdit
Que certains seuils ne se franchissent pas ainsi
Djitteye sourit
Il me rassure : « Ici, tout le monde a le droit d’approcher les mausolées, d’y faire des prières, d’y déposer des offrandes. »
Nous nous approchons.
J’observe, effectivement, des éléments ressemblant à du gâteau, déposés par des gens qui sont passés avant nous
La porte du mausolée, comme toutes les portes traditionnelles de Tombouctou, est ornée de deux cloches
Elles sont belles, fraîches
Je devine qu’elles sont renouvelées.
La discussion s’engage naturellement sur l’appellation « ville des 333 saints. »
Djitteye nous explique qu’ils sont répartis un peu partout dans la cité
Il ajoute qu’à deux pas de là se trouve un lieu chargé de mémoire : le cimetière des trois saints
Je propose qu’on y fasse un tour.
Djitteye accepte
Ce détour devient pour lui un moment de recueillement car son père, originaire du quartier Djingareyber, y repose confie-t-il
Chaque fois qu’il est à Tombouctou, il vient saluer cette absence pleine de présence.
Voici le cimetière à nos pas
Nous le marchons.
Le silence y est différent
Devant nous se dresse un premier mausolée
Des dattiers sauvages surgissent de partout
Quelques pas encore, et nous voici devant la tombe de « notre » père.
Djitteye nous la montre. Une plaque bleue, sobre, digne sur laquelle son nom et sa date de décès: « Ici repose… depuis 1995 ».
Notre ami qui est né en 1994 n’avait qu’une année lorsque son père a rejoint les cieux.
Dans ce cimetière, les défunts sont enterrés par famille
Le grand-père de Djitteye, sa grand-mère, ses oncles, ses tantes… tous sont là.
Ensemble
La mort n’arrête pas la famille
Nous murmurons un « Paix à leur âme » pendant que Djitteye nous raconte l’histoire familiale
Nous apprenons ainsi que les Djitteye incarnent la chefferie des bouchers de la ville
Une lignée
Une responsabilité
Une mémoire vivante.
Autour, d’autres familles, d’autres noms, d’autres récits
Les deux autres mausolées du cimetière se dressent
Témoins silencieux d’une histoire collective
Ici, chaque pierre est une phrase
Chaque tombe, un chapitre.
Quand nous quittons le cimetière des trois saints, quelque chose a changé.
Nous en ressortons tout neufs de l’intérieur. Djingareyber n’est plus seulement une mosquée. Elle est devenue un passage. Un lien entre la foi et la terre, entre les saints et les vivants, entre la pierre et le sang des familles comme les Djitteye.
Issouf Koné



