« L’âme des signes » d’Abdoulaye Konaté, entre couleurs, signes et mémoire

Près d’un demi-siècle de pratique après, Abdoulaye Konaté n’a manifestement rien perdu de sa capacité singulière à faire parler les étoffes. Une trentaine de toiles réunies dans l’exposition « L’âme des signes », qui se poursuit au musée national jusqu’au 30 septembre, suffit à le rappeler. Au-delà de la peinture, l’auteur nous faire planer sur une véritable surface de pensée. L’exposition ne se contente pas de remplir un espace ou de célébrer une figure majeure de l’art malien contemporain. Elle propose un parcours où se rencontrent la mémoire, la spiritualité, l’histoire, les conflits du monde et, plus simplement, le plaisir de regarder.

L’exposition s’ouvre sur La Main de Fatima, œuvre récente, produite en 2026, relativement discrète par ses dimensions (221 x 151 cm) et par son fond gris. Cette retenue inaugurale est presque trompeuse. Le symbole qu’elle convoque, celui de la main protectrice, appartient à un vaste répertoire méditerranéen et moyen-oriental où se mêlent croyances, protection et résistance. Konaté ne semble pas chercher à en épuiser le sens. Il l’installe plutôt dans une composition où le signe devient une présence, presque une veille. C’est là l’une des qualités de l’exposition : elle laisse aux symboles suffisamment d’espace pour demeurer ambigus. Reptile Dogon-Songon, Manuscrits de Tombouctou, Azalaï, Trois losanges, Esprit de moine Tibet, Éthiopie et Cameroun, peine de mort, Le vent, Non au fanatisme, Le Mali, un seul peuple…les titres indiquent des territoires, des histoires, des croyances ou des prises de position, mais les œuvres ne se réduisent pas à leur légende. Elles demandent au regard de circuler entre la reconnaissance et l’incertitude.

Cette circulation est d’abord celle de la couleur. Chez Konaté, elle est une matière en mouvement. Bleu, jaune, noir, gris, rouge ou blanc ne sont pas disposés pour produire seulement une harmonie décorative : ils se répondent, s’opposent, se contaminent. Il y a dans les dégradés de l’artiste quelque chose qui rappelle que l’histoire de la peinture est aussi une histoire du mélange. Des fresques antiques aux enluminures médiévales, de la peinture vénitienne à l’impressionnisme, la couleur n’a cessé de passer du statut d’aplat à celui de substance sensible. Konaté, avec d’autres moyens et dans une autre histoire, poursuit une intuition comparable : la couleur naît aussi de la rencontre.

Mais l’artiste ne mélange pas seulement des couleurs. Il mélange des temps, des signes et des cultures. Son travail textile porte en lui une longue histoire africaine de l’étoffe, du vêtement, de l’ornement et du symbole, tout en dialoguant avec les traditions modernes du collage et de l’assemblage. Les morceaux de tissu deviennent ainsi l’équivalent de fragments de mémoire. Ils sont découpés, superposés, cousus, juxtaposés. Leur irrégularité n’est pas un défaut à corriger, mais une condition même de l’œuvre.

Il serait pourtant réducteur de faire de Konaté un simple « artiste de la couleur ». Ce serait manquer précisément ce qui rend son langage intéressant. Dans ses compositions, il introduit souvent un élément qui semble, au premier regard, perturber l’équilibre général, alors qu’il en constitue en réalité le point d’appui. Fond bleu avec source de lumière et plumage en fournit un exemple convaincant. Une plume apparaît dans la partie supérieure, accompagnée d’autres éléments disposés verticalement. Le regard pourrait considérer ces présences comme des accidents dans l’architecture du tableau. Elles sont au contraire ce qui lui donne sa tension. L’œuvre tient dans cette légère résistance à l’ordre.

C’est peut-être ici que réside le véritable « signe » chez Konaté : non pas dans un symbole immédiatement identifiable, mais dans ce qui déplace le regard. Une plume, un fragment de tissu, un contraste de couleur, une forme géométrique peuvent suffire à faire basculer une composition. L’œil croit avoir compris ; un détail l’oblige à recommencer.

Certaines œuvres prennent toutefois une dimension plus directement politique. Gris-gris blanc, consacré à Israël et à la Palestine, réalisé en 2005, est sans doute l’une des propositions les plus explicites de l’exposition. Composée de deux pièces qui n’en forment qu’une, l’œuvre fait cohabiter le drapeau israélien et un foulard associé à la Palestine. Le dispositif pourrait facilement sombrer dans l’illustration politique. Il échappe en partie à cet écueil par sa simplicité : deux signes séparés, deux identités, une même surface. L’œuvre ne prétend pas résoudre un conflit que l’histoire n’a cessé de compliquer. Elle formule plutôt une exigence de coexistence.

Cette retenue est bienvenue dans une exposition où les thèmes de la paix, du fanatisme, de la mort, de l’identité et de l’unité malienne reviennent avec insistance. Non au fanatisme ou Le Mali, un seul peuple prolongent cette veine civique. Mais Konaté n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il laisse la forme porter elle-même une part du discours. Lorsqu’une œuvre explique trop, elle risque de perdre le mystère qui fait précisément sa force. Lorsqu’elle suggère, en revanche, elle ouvre un espace où le spectateur peut entrer.

Il faut souligner la remarquable maîtrise manuelle qui traverse l’ensemble. Après tant de voyages et d’expositions, Konaté demeure d’abord un artiste de la main. Il découpe, assemble, superpose et ordonne avec une précision qui n’efface jamais la matérialité du textile. À une époque où l’image numérique tend à rendre la surface presque immatérielle, son œuvre rappelle qu’une image peut encore être faite de fibres, de plis, d’épaisseurs et de gestes. L’Âme des signes n’est donc pas une exposition docile. Elle avance sur une ligne parfois périlleuse, entre le décoratif et le politique, entre le symbole et l’abstraction, entre la mémoire locale et une lecture du monde. Elle aurait pu se perdre dans cette profusion. Elle trouve pourtant son unité dans la couleur et dans cette conviction que les formes peuvent encore porter quelque chose de notre condition commune.

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